Contention en psychiatrie, témoignage

La violence de la contention est néfaste, pour les patient·es bien entendu, mais également pour les soignant·es. Ce témoignage signé Anne VALEURIE exprime toute la détresse liée au sentiment d’impuissance face à ce geste.

« Si vous ne savez pas mettre une contention, vous n’avez rien à faire ici, il faut vous poser des questions ».

La question que je me pose, en l’occurrence, c’est comment la cadre supérieure de psychiatrie peut se permettre une telle réflexion à l’égard d’une soignante qui, depuis une heure, tente désespérément de soulager un patient qui souffre comme il est inhumain de souffrir. Pourquoi ne le fait-elle pas elle-même ? Ne voit-elle pas que la soignante est choquée, aveuglée par ses larmes et épuisée ? N’est-ce pas un peu son travail aussi de tenir compte de ses soignants ?

H -1 .

L’infirmier de liaison (qui va et vient entre les urgences et les services de psychiatrie, qui évalue l’état psychique des patients et adresse ou non ceux-ci dans les services de psychiatrie) nous annonce l’arrivée d’un jeune patient de 19 ans en pleine bouffée délirante aigüe. Il m’explique que ce patient est actuellement contentionné et sédaté aux urgences. Je m’étonne de son orientation en service ouvert étant donné qu’aucune de nos pièces n’est aménagée pour la contention d’un patient.

L’infirmier de liaison, au fur et à mesure des questions que je pose, m’informe que :
- il n’a pas vu le patient
- le patient a dû être mobilisé par 8 soignants aux urgences
- le patient a reçu une injection de sédatif.

Je demande à l’infirmier si le patient a accepté cette injection. Non, évidemment. (Ma question était rhétorique. )

« Donc il est en soins sous contrainte ? ».
« Non . »
« Euh, mais il est contentionné ? ».
« Oui mais là il est calme, donc ça va aller ».
Oui, calme après deux ampoules de Loxapac, ça ne fait pas de doute.
« Mais tu penses que le patient, qui délire comme tu le dis, au point de s’être foutu par la fenêtre pour échapper à ses hallucinations, qui ne reconnaît plus ses proches, tu penses que quand il émergera de la sédation, il sera calme, qu’il acceptera les soins, les médocs, et que le service ouvert (avec deux soignantes pour 18 patients) sera assez contenant pour lui ? »

Je ne sais plus ce que m’a répondu mon collègue.

Antoine arrive dans le service, dans un fauteuil roulant poussé par ma collègue Caroline. Nous sommes les deux infirmières de l’après-midi. Caroline rentre dans le bureau pour déposer son dossier et me demande d’accompagner le patient dans sa chambre. Je me présente au patient. Je constate son air hagard, détaché. Il est ralenti. Mais pas très sédaté.

Dans sa chambre, il parvient à marcher jusqu’à son lit. Je l’invite à se reposer, je lui sers un verre d’eau. Je l’informe que je reviendrai d’ici trente minutes, avec ma collègue, pour discuter un peu.

En sortant de la chambre, je croise Caroline qui vient à ma rencontre. Elle veut faire l’entretien d’accueil du patient. Je lui dis qu’à mon avis, ce n’est pas le bon moment. Elle insiste. Alors j’insiste aussi et je lui dis que je pense qu’il faut au moins y aller à deux. Elle refuse.

Le problème de Caroline, c’est qu’elle n’entend pas les intuitions et les remarques de ses collègues. Et que quand elle a une idée en tête, elle fonce.
Deux minutes plus tard, j’entends un cri strident derrière moi. Je me retourne.
Je vois Antoine, accroupi sur Caroline. Caroline qui hurle quelque chose, mais je ne me souviens plus quoi.

Je m’approche calmement, je vois que Caroline va bien, en tout cas physiquement. Je cherche le regard d’Antoine. Je vois sa détresse absolue. Antoine ne m’entend pas, ne me voit pas. Il me dit qu’il est un démon et il s’élance en l’air en poussant sur ses jambes. Dans son élan, il me donne un violent coup de tête dans la mâchoire. Je suis sonnée. J’ai mal. Je suis perdue. Je ne sais pas quoi faire.

Je cherche le téléphone pour appeler mes collègues d’en-bas, au service fermé. Parce que Caroline et moi, rien que toutes les deux, ne sommes pas à la hauteur de la situation. Ce fichu téléphone, je ne le trouve pas, Caroline ne le trouve pas non plus. Nous nous dirigeons vers le bureau infirmier pensant qu’il s’y trouve. Je sors mes clefs pour ouvrir la porte, après les avoir cherchées sans les sentir dans ma poche. Je les fais tomber. Mes doigts ne parviennent pas à les agripper. Caroline retrouve le téléphone, dans sa poche. Elle aussi est complètement sonnée.

Nous ne savons plus qui appeler. Des gens montent. Infirmières, cadre supérieure, cadre du service, secrétaires, agents de service hospitalier.
Ces gens-là vont dans le bureau vitré à moitié, pendant que Caroline et moi, nous tentons désespérément par notre présence, nos voix, nos mots, de contenir psychiquement Antoine, de le soulager.

Antoine s’éclate la tête contre le mur quand il en trouvait un sur sa route.

Il a du sang sur le visage, il en laisse sur les murs. Il hurle comme je ne savais pas qu’on pouvait hurler. C’est très impressionnant. Et c’est affreux de voir sa souffrance. Et de ne rien pouvoir y faire.

Antoine finit par s’asseoir sur un fauteuil qui traîne là. Je m’assois, pas loin, pas trop près non plus. Parce que j’ai peur qu’il me frappe à nouveau et que je ne puisse pas me défendre.

Le bureau infirmier est au centre du service. Un mur dispose d’une fenêtre sur l’extérieur, celui qui lui fait face est plein. Derrière, un couloir. Les deux autres murs ont des vitres qui permettent de voir le service.

Le fauteuil sur lequel est assis Antoine, se trouve derrière le mur plein de ce bureau.
Le fauteuil sur lequel je suis assise aussi. M’asseoir plus loin, c’est abandonner Antoine à sa souffrance. Alors je reste où je suis. Là où on ne peut pas me voir si on est dans le bureau.

J’ai demande à Ludovic, l’étudiant, d’aller dans le bureau, pour qu’il ne lui arrive rien ou qu’il ne soit pas en difficulté.
Il refuse.

« Si je pars, t’es toute seule. »

Je regarde autour de moi. Il a raison. Je n’avais pas remarqué qu’il n’y avait plus personne.
Sinon Antoine, Ludovic, et moi. Et les deux gars de la sécurité incendie, qui observent de loin, et qui ne peuvent rien faire de plus qu’observer de loin.
Les autres, ceux qui sont montés, sont tous restés dans le bureau pendant qu’Antoine hurlait de toutes ses tripes, pleurait, hurlait, pleurait et agonisait.
La souffrance d’Antoine, sa solitude absolue me brisent (c’est un faible mot) le cœur.

Je sens des larmes qui montent à mes yeux.

Je ne peux rien faire. Sinon rester auprès de lui. Je voudrais le serrer dans mes bras et lui dire que tout ira bien.
Le temps est long, très long. Je me risque à me lever et à quitter Antoine des yeux pour aller frapper à la porte du bureau.
Je suis en colère. Je fais un geste avec les bras qui veut dire « mais qu’est-ce que vous foutez bordel ? ».

La cadre supérieure ouvre la porte.

« On attend le SAMU ».

La cadre supérieure referme la porte.

Alors Antoine va continuer d’attendre.
Moi je vais continuer d’être à côté de lui, la peur et la tristesse au ventre.
Pendant que tous les autres patientent, eux, dans le bureau.
Sans nous voir, sans nous entendre.
Antoine est plus calme depuis quelques instants quand le SAMU arrive.
On descend Antoine au service fermé.
La chambre d’isolement est prête.

Les sangles n’attendent qu’Antoine pour être utiles.

Antoine qui ne s’oppose pas, parce qu’il est calme depuis un moment déjà.
Mais voilà, Antoine s’est agité.
En s’agitant, il a écrit son avenir proche. Aucun retour en arrière possible.
En se calmant, il a facilité la tâche de ceux qui devaient l’attacher et refermer la porte à double tour en le quittant.
Antoine aurait peut-être pu s’apaiser plus vite. Si les gens calfeutrés dans le bureau s’étaient tous retrouvés autour de lui pour accueillir et métaboliser sa souffrance.
Parce que pour eux, contenir c’est contentionner, c’est enfermer dans un espace clos et réduit.

La contenance psychique est un concept qui n’existe pas ici.

La souffrance d’Antoine n’a pas été entendue.
Et quand Antoine aura besoin d’appeler les soignants depuis sa chambre d’isolement, il ne pourra pas, car il n’y a pas de sonnette.
Je remonte dans le service. Je vais fumer. Je pleure.
Je retourne dans le bureau.

Ma cadre supérieure me dit :

« c’est la première fois pour vous ? Naaaaan. Moi au CHS c’était tous les jours ».

Nous n’en avons plus jamais reparlé.