Réflexions préliminaires aux 4 rapports présentés aux assises de la psychiatrie.

1) Les fondamentaux : Le psychiatre, les soignants, le patient, la relation thérapeutique

Le temps serait-il venu de s’interroger, à nouveau, sur la relation thérapeutique autant que sur la clinique ? L’examen attentif de leurs rapports ne doit pas laisser place à aucun relativisme ni à aucun substantialisme biologique, génétique voire psychologique. Nous ne saurions nous contenter d’affirmations devenues habituelles comme celles-ci : qu’importe, pourvu que ça marche ! Toutes les alliances seraient bonnes à prendre â ?¦ Allier clinique et relation thérapeutique ne fait pas obligatoirement un socle, à forte raison commun, pas plus qu’un noyau irréductible. Elles peuvent certes, toutes les deux, tenter de mettre au pas le symptôme, de le gommer, voire de le chroniciser c’est à dire de s’y allier sur le versant de sa pente mortelle. Mais, elles peuvent aussi se disjoindre, la clinique restant toujours, du moins est-ce attendu, ce qui vient obvier au souci thérapeutique, certes à ne pas négliger.

La relation thérapeutique ne se décrète pas. Elle se vérifie en fin de parcours et elle ne saurait en aucun cas être validée par ses résultats du côté de l’unique bien-être retrouvé ; elle est bien plutôt mise à la question par ses effets cliniques qui touchent aux remaniements subjectifs mais pourtant bien réels.

Clinique et relation thérapeutique peuvent marcher au pas des signifiants ségrégant et tout autant rassembleurs : dépression, autisme, TOC, troubles du comportement, suicidants, exclus, conduites addictives â ?¦ et, leurs porteurs, psychiatres et autres, faire fonction d’expert délivrant les diagnostics qu’on leur demande afin de tenter de faire taire angoisse et désarroi.

Produire des signifiants ségrégant au gré d’une logique économique n’est en fait que tenter d’en recouvrir d’autres dont on ne veut rien savoir. Certes, la clinique ségrége mais elle ne fait que répondre à ce qui pour chaque sujet fait séparation autant avec ce qui l’anime qu’avec ses congénères. Unifier sous des troubles du comportement ou de l’humeur n’est pas un acte clinique. L’acte clinique consiste à vérifier l’extrême solitude de chacun, lié à des signifiants qui figent son destin autant que ses symptômes.

Il nous faut apprendre à respecter les symptômes, à les accueillir. La psychanalyse l’a permis, certaines institutions psychiatriques aussi. Attaques de l’institution, bannissement de la psychanalyse sur l’autel du scientisme ne sont que quelques avancées sur le chemin du rejet de la folie.

2) Les glissements : Les structures et les hommes

Désinstitutionnaliser, déstigmatiser sont devenus des mots d’ordre visant à promouvoir le malade-citoyen et une psychiatrie citoyenne : avancée ultime d’une psychiatrie qui a toujours été servile des idéaux d’une époque et d’une société donnée. Si les formations symptomatiques changent, au point d’autoriser certain à parler de nouveaux symptômes, de nouvelles pathologies, c’est bien parce qu’il y a une certaine docilité du symptôme par rapport à son époque. Les compromis ont leurs coordonnées historiques. La citoyenneté n’y échappe pas et ne saurait être équivalente à la condition du sujet qui est, à sa racine, assujetti. L’idéal non avoué du bon citoyen n’est après tout, que celui qui permet à quelqu’un d’inscrire, d’une façon satisfaisante, l’économie de ses plaisirs dans des règles de vie commune. Il y a toujours du côté du citoyen l’arrière-pensée du bon et l’objectif qu’il finira par marcher correctement au pas dont on lui imposera le rythme.

La psychiatrie de secteur n’est pas, par essence, destinée à filer ce chemin. Nous savons que ceux qui veulent aller au bout de celle-ci veulent, en fait, en voir le bout sinon en venir à bout. Elle aura eu le tort, sans doute, de croire que la réinsertion sociale était son objectif. Mais s’est-on interrogé sur ce qui devrait être réinséré ? Sinon certaines modalités de jouissance impropres à faire lien social. La psychiatrie de secteur ne devrait-elle pas s’interroger tout autant sur les symptômes de la société ? Que craint-elle, à se défendre de tout psychiatriser ?
Le malaise ambiant est autant à prendre en compte que les maladies psychiatriques ! Ils ont même structure. Leur attribuer ou non le terme psychiatrique n’est, à cette occasion, que l’évitement de la question du sujet.

Qui essaiera de l’entendre ? L’expert ? Les manoeuvres des psychothérapies ? Nulle garantie à priori professionnelle puisque nulle profession n’y dispose à priori, pas même celle de psychanalyste si elle n’est qu’une profession. Ce n’est pas parce que nous appartenons aux professions de l’impossible qu’il en découle qu’à nouvelles pathologies correspondent nouvelles professions. Ce sont les pratiques qui doivent être interrogées.

3) Les mutations : Contraintes et missions

Psychiatriser ou socialiser ? Psychiatriser le malaise dans la civilisation ou socialiser les problèmes psychiques les plus problématiques ? Alternatives qui ne cherchent qu’à éliminer ce qui semble pourtant bien avéré : l’humain a affaire avec ce qui le taraude et qui lui reste étranger sans qu’il soit nécessaire de le localiser à l’intérieur de l’humain. Le rejet de la psychanalyse ou son dévoiement vers une orthopédie psychique et sociale est l’indice du rejet du sexuel, de son action et donc de ses inévitables retours dans le tissu social de la civilisation. Nouvelles pathologies ? Le nouveau serait-il le moyen le plus sà»r d’effacer non pas l’ancien, mais ce qui perdure, se répète, réitère son insistance, dans le filet des discours ?

L’acte freudien n’a pas été celui d’expliquer des pathologies déjà répertoriées par la psychiatrie. Son acte a été des les ordonner au fonctionnement d’un appareil psychique qui ne tient son existence que de l’Autre. C’est au sein de cet appareil que Freud y a appris à lire l’oeuvre des pulsions de vie et des pulsions de mort.

Médicaliser, remédicaliser, socialiser, psychiatriser : toute tentative hasardeuse voulant ignorer une participation à quelque violence tue.

Si la psychiatrie qui a toujours été la belle qui tend son miroir, faute de prendre le risque de voir ternir sa beauté, voulait bien n’être que l’atelier où elle accueillerait ses chères pathologies tout autant que les nouvelles qu’elle n’a pas encore su reconnaître, elle serait peut-être, enfin, à la hauteur de répondre à ses propres tourments tout autant qu’aux questions de chacun et de tous. Elle serait alors prête à poser quelques questions tranchantes propres à briser le miroir !

4) L’homme et la folie

Réduire l’écart entre l’homme et la folie ? La psychiatrie n’a eu de cesse de recycler son idéologie déficitaire, d’éviter grâce à cet outil du déficit de s’interroger véritablement sur la folie et l’acte qu’elle appelle. La psychanalyse n’a d’ailleurs pas été en reste, profitant des hésitations de Freud, en fait des questions, alors qu’il n’avait pas encore trouvé le fondement théorique ouvrant la possibilité d’un acte analytique concernant la psychose.

A oublier qu’elle porte autour du cou cette pierre propre à la noyer dans les filets de la Santé Mentale qui, bien sà»r, ne ferait que rejeter sur ses bords les exclus de toujours, la psychiatrie peut se trouver prête aux pires compromis et rejets. Il serait préférable, qu’à l’écoute des soubresauts du monde, elle ne jette ni l’enfant avec l’eau du bain, ni la baignoire de ses lieux d’asile propres à éviter les profondeurs fatales.