" Notre challenge, c’est la vie â ?¦ "

8 laboratoires pharmaceutiques impliqués dans le financement des Etats Généraux de la psychiatrie ont porté plainte contre l’Afrique du Sud, et font parti des nombreux trusts pharmaceutiques qui ont porté plainte contre l’Afrique du Sud, pays accusé de vouloir utiliser des médicaments génériques, moins chers et donc plus accessibles aux plus pauvres. Le Dr Georges-Yoram Federmann cosigne ici un point de vue combatif et indigné contre l’attitude de ces trusts.

Par Georges-Yoram Federmann

" Notre challenge c’est la vie â ?¦ " : c’est le slogan publicitaire affiché dans tous les journaux et à l’aéroport d’Entzheim par la société AVENTIS, un des plus gros laboratoires pharmaceutiques du monde dont le siège est à Schiltigheim, qui ajoute en choeur avec ses confrères que leurs " bénéfices favorisent la découverte de nouveaux médicaments qui permettront de réduire encore la mortalité et les souffrances ".

0,06% du PNB Suisse, 84% du PNB Ivoirien

Cela ne fait aucun doute sachant que ces affirmations ne vont vérifiées que dans les pays riches et que seulement 15% du budget de ces labos sont consacrés à la recherche alors que 30% le sont à la publicité et notamment à la réalisation de slogans " à nous faire dormir debout ", destinés à faire vendre et à convaincre " à tout prix " les médecins de prescrire leurs médicaments. Tout ceci dans un contexte de croissance faramineuse de leur chiffre d’affaire (le titre Aventis a gagné 60% en valeur pour l’an 2000). Tout le monde connaît les ravages du SIDA. Le traitement coà»te entre 150 000 et 200 000 F par an et par personne. En France, il est heureusement pris en charge par la Sécurité Sociale. Ailleurs, il en est tout autrement. Alors qu’un " trithérapie " (traitement du SIDA qui bloque l’évolution de la maladie) revient à moins de 3 000 F avec des médicaments dit génériques (qui ne sont plus la propriété de l’industrie pharmaceutique), l’OMS a calculé que le coà»t potentiel du traitement de tous les malades infectés coà»teraient à la Suisse 0,06% de son PNB, â ?¦ mais 84% à la Côte d’Ivoire et 256% au Zimbabwe qui seraient ruinés ! C’est l’Afrique sub-saharienne (et en particulier l’Afrique du Sud) qui est le plus frappé par l’épidémie du SIDA ; sur les 36 millions de personnes infectées par le virus, 25 millions (sur)vivent en Afrique.

" Apartheid social "

Si une véritable politique sanitaire n’est pas rapidement mise en place, ce seront d’ici 2020, 500 millions de personnes qui seront touchées. C’est la carte géographique d’un réel " apartheid social ". La maladie et la mortalité touchent les jeunes adultes de ces pays et menacent des décennies de développement. Elles modifient le fonctionnement des communautés traditionnelles en mettent en péril la sécurité alimentaire. Elles entraînent, selon Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies, " une érosion du savoir et un affaiblissement des secteurs de production ". Elles vont jusqu’à affaiblir certaines institutions nationales. Tous ces décès prématurés ont réduit l’espérance de vie. En Afrique Australe nous sommes passés d’une espérance de vie de 44 ans en 1950 à 59 ans en 1990 et nous devrions retomber à 45 ans à l’horizon 2005-2010 ! Dans certaines familles rurales en Thaïlande et urbaines en Côte d’Ivoire, la production et le revenu agricoles des familles touchées par le SIDA ont diminué de plus de moitié.

Non assistance à personne en danger ?

De même, une plantation sucrière kenyane a estimé que le SIDA lui avait fait perdre 8000 jours de travail en 2 ans et qu’il avait provoqué une diminution de moitié de la production de sucre sur 4 ans et décuplé le frais médicaux. C’est dans ce contexte pourtant clairement alarmant et dramatique qu’un cartel de 39 trusts pharmaceutiques a porté plainte contre l’Afrique du Sud (voir encadré), au nom de la protection de " la propriété intellectuelle " dès 1998. Le reproche fait à ce pays était de vouloir utiliser des génériques, nécessairement moins chers et plus facilement aux plus " pauvres ". La conséquence, dans ce pays qui compte plus de 4 millions de personnes infectées, est d’avoir vu mourir depuis 1998, pas moins de 400 000 personnes des conséquences de maladies opportunistes liées au SIDA. Comment qualifier ce massacre ? Le terme de " non assistance à personne en danger " nous choquerait-il vraiment tant que ça ? Avons-nous conscience que ce comportement à l’échelon individuel serait puni par les tribunaux alors qu’à l’échelon international, cela constitue une performance, dictée par " les lois du marché " et saluée par des cohortes d’actionnaires anonymes, qui plaindrons très certainement avec la même sincérité criminelle les sinistrés de la Somme. A partir de quel moment la " privation de secours lors de la mort organisée d’un humain " est-elle considérée comme un crime ? Tout se passe comme si une poignée de décideurs, soutenus par des cohortes de petits porteurs " sélectionnaient " les Hommes ayant le droit de vivre (en payant) et ceux dont la vie n’a aucune valeur marchande.

Condamnation à mort

La pauvreté a, là, valeur de condamnation à mort ! C’est d’autant plus inacceptable que les traitements adéquats existent et peuvent même être fabriqués par les pays concernés. Devant une telle catastrophe éthique, allons-nous rester impuissant ? Ou allons-nous réagir comme " Médecins sans frontières " qui a recueilli 250 000 signatures (dont celle de la Ligue des Droits de l’Homme), demandant aux 39 trusts d’abandonner les poursuites avec le succès (certainement provisoire) que l’on sait. En tant qu’actionnaire de ces groupes, ne pourrait-on pas infléchir leur politique économique et leur gestion des personnels ? En tant que médecins, rien ne s’oppose, pour protester, à ce que nous refusons de recevoir les visiteurs médicaux de ces laboratoires, que nous utilisions des génériques à la place de leurs produits, que nous refusions de voir une partie de nos soirées de formation sponsorisées par eux et que nous soutenions Act-Up, qui tente, contre vents et marées, d’organiser sur le continent africain le premier sommet pour l’accès aux traitements génériques.

Le pouvoir exorbitant des multinationales

On voit là combien la politique (non démocratique et menée dans un quasi secret) de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) peut donner aux multinationales des pouvoirs exorbitants, de vie et de mort, en dépit de toute considération de Santé publique. Ce scandale ne peut qu’encourager chaque individu à réagir et soutenir sur la durée, des mouvements civiques tels que ATTAC et Agir Ici.


Les 39 laboratoires pharmaceutiques contre l’Afrique du Sud :
Pharmaceutical Manufacturers’ Association of South Africa, Alcon laboratories Pte Ltd, Bayer Pte Ltd, Bristol-Myers Squibb Pte Ltd, Eli Lilly Pte Ltd, Janssen-Cilag Pte Ltd, Knoll Pte Ltd, Lundbeck Pte Ltd, Merck Pte Ltd, Msd Pte Ltd, Novartis Pte Ltd, Novo Nordisk Pte Ltd, Pharmacia & Upjohn Pte Ltd, Rhône-Poulenc Rorer Pte Ltd, Roche Pte Ltd, Schering Pte Ltd, Schering-Plough Pte Ltd, S.A. scientific pharmaceuticals, Smithkline Beecham Pte Ltd, Universal pharmaceuticals, Warner-Lambert Pte Ltd, Wyeth Pte Ltd, Xixia pharmaceuticals Pte Ltd, Zeneca Pte Ltd, Bayer AG, Boehringer-Ingelheim International Gmbh, Boehringer-Ingelheim KG, Bristol-Myers Squibb Co, BYK Guiden Lomberg chemische fabrik Gmbh, Dr. Karl Thomae Gmbh, Eli Lilly & Co, f. Hoffman-La roche AG, Merck Kgaa, Merck & Co, Rhône-Poulenc Rorer SA, Warner-Lambert, Oliver Comish.